Septembre

  • Saison 2015-2016

Septembre

Le Nouveau Théâtre Expérimental

Aujourd'hui, 12 septembre, par temps de canicule, une femme travaille et un coup de fil l’interrompt : sa fille a mal au ventre ; il faut venir la chercher à l’école. Arrivée sur les lieux, la femme s’abandonne à la contemplation de la cour de récréation : les jeux rituels des enfants conduisent son imaginaire sur les chemins d’une rêverie ambivalente où se superposent maints scénarios possibles, des plus ludiques aux plus morbides. Dans cette intense activité fantasmagorique, elle va jusqu’à entrevoir l’irruption d’un tueur transformant cette journée en carnage. Pourquoi cette femme introduit-elle la mort au cœur sa pensée ? Peut-être est-ce une façon pour elle d’incarner ses craintes les plus sourdes, de donner corps et formes à son chaos intérieur.
Quatre ans après leur dernière collaboration au NTE, Evelyne de la Chenelière retrouve son complice Daniel Brière pour la création d’une nouvelle partition scénique incandescente et puissamment onirique. Cette année, plus que jamais, Septembre rime avec rentrée théâtrale !

Dans la lignée de leurs productions précédentes (pensons notamment à Henri et Margaux et Ronfard nu devant son miroir), Daniel Brière et Evelyne de la Chenelière utilisent, démontent et interrogent les codes de la représentation pour rendre sensible ce qui se déploie dans l’imaginaire, dans le souvenir ou dans le fantasme. 

8sept. > 3oct.
Horaire et durée
Horaire:
Du mardi au samedi.
- Les mardis, mercredis, vendredis à 20h.
- Les jeudis à 19h.
- Les samedis à 16h.
* La représentation du jeudi 10 septembre sera suivie d'une discussion avec les créateurs.
* La représentation du jeudi 17 septembre sera suivie de l'activité «Dan et Alex vous reçoivent»
Durée:
1h15 (sans entracte)

Crédits

  • Production
    Nouveau Théâtre Expérimental, en coproduction avec le Théâtre français du CNA
  • Texte et interprétation
    Evelyne de la Chenelière
  • Mise en scène et scénographie
    Daniel Brière
  • Conception
    Angelo Barsetti (Maquillage et coiffure), Julie Charland (costumes), Nicolas Descôteaux (éclairages), Alexander MacSween (conception sonore), Pierre Laniel (installation vidéo), Jean Gaudreau (régie), Jean-François Morel (direction technique et assistance à la scénographie), Anne Plamondon (direction de production)

Journal de création

Le journal de création est un espace en mutation. Au fil des semaines, il sera nourri par les artistes qui y documenteront leur démarche. Vous aurez un accès privilégié à leurs inspirations, ce qui vous laissera assurément un petit goût de revenez-y!

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La compagnie

Le Nouveau Théâtre Expérimental

Le mandat du Nouveau Théâtre Expérimental est non seulement de faire un théâtre de recherche et de création, mais de réaliser cette démarche d’une façon inusitée, en cherchant continuellement à remettre en cause les conventions et les habitudes ancrées pour retrouver une naïveté et une candeur. Cette cécité volontaire, cette indétermination désirée fait du NTE un espace de liberté unique à Montréal, et qui n’a pas son pareil.

Entretien avec Evelyne de la Chenelière et Daniel Brière autour de la pièce «Septembre»

  • crédit photo: M. de la Chenelière

Septembre traite de la relation mère-enfant et de la cruauté des rapports qui se tissent dans une cour d’école. Comment est née la pièce, quelle en a été l’inspiration?

EDC: «Le début de l’écriture a coïncidé avec mon éloignement des cours de récréation, notre plus vieil enfant quittant l’école primaire. Cela m’a fait me rendre compte à quel point mon regard était attiré depuis ma propre enfance par l’enceinte de la cour d’école. Pour moi, c’est un lieu qui enferme toutes les forces et les tensions qui unissent les humains entre eux : la domination, l’exclusion, les alliances, la tension sexuelle. Je trouve que c’est très vibrant. Il faut dire aussi que le fait d’avoir côtoyé ce paysage dans la durée est emblématique de ce qui s’est passé dans notre histoire contemporaine et constitue un point de non-retour. On a vu concrètement les effets de la sécurité et de toutes les précautions qui sont prises depuis que, dans l’imaginaire collectif, ce qui était inenvisageable est devenu envisageable, c’est-à-dire une menace à l’intérieur de cette enceinte. Pour moi, c’est très fort dans notre histoire contemporaine. J’ai vu l’accès à la cour d’école devenir interdit ou difficile, versus l’accès complètement libre, poreux, qui était la norme avant. En soi, c’est anecdotique, mais ce que ça signifie pour moi est immense. Les enfants aujourd’hui sont tout de suite élevés dans la conscience de ce potentiel violent.»

DB: «J’ai toujours vu Evelyne fascinée par la cour d’école, ce microcosme où l’on retrouve en miniature ses thèmes de prédilection. Il est question des rapports humains, mais aussi de la protection. C’est un lieu où l’on devrait être protégé, mais les enfants aujourd’hui sont hyper conscients de la menace. Ils font des exercices de tuerie à l’école. On assiste à une sorte de perte d’innocence. Est-ce que la menace que s’imagine la mère dans la pièce est réelle ? Je ne pense pas, mais elle fait partie de la société et on y pense. On a tous peur et on oblige les enfants à y penser.»

Le personnage de la mère dans la pièce s’imagine des scénarios à partir des enfants qu’elle observe dans la cour d’école. On y découvre son rapport ambivalent avec sa fille et la violence de son imaginaire. Croyez-vous que ce sont des sujets tabous?

EDC: «Oui, c’est un peu tabou, parce qu’on est encore dans une sorte de «propagande» d’une maternité qui ne serait qu’épanouissement, ou alors dans la caricature de mère indigne, qui nie aussi l’ambiguïté du rapport maternel. La violence sourde et quotidienne de la maternité est encore taboue. Pour moi, la mère de la pièce, pour avoir cet imaginaire en elle, porte une grande violence. À mes yeux, Septembre traite de l’ambiguïté de la maternité, mais aussi de l’être humain dans un contexte social et organisé et du déploiement de l’imaginaire. La pièce questionne notre imaginaire, à savoir s’il nous appartient complètement, parce que la mère fait sous nos yeux une espèce d’invention qu’elle contrôle en partie, mais qui lui échappe parfois et glisse vers l’horreur.»

DB: «Comme si, inévitablement, elle allait vers un drame. On est un peu dans le couloir de la tragédie. La mère ne peut pas s’empêcher d’y penser. Quelque chose l’emmène vers la violence. Ça devient presque risible, parce qu’il y a quelque chose d’absurde dans ce trajet-là.»

ED: «Mon intuition est que la pièce elle-même va jusqu’à permettre ce sourire dans le désespoir, dans l’écriture. Je ne prétends pas que c’est une comédie, mais on donne cette permission-là aussi, parce que tout un chacun peut se reconnaître dans certains aspects des personnages.»

 La pièce Septembre a été publiée en mai 2015, quelques mois avant sa représentation. Comment cette parution en amont de la création influence-t-elle votre travail ?

EDC: «J’en suis vraiment contente, parce que, d’une part, ça m’évite le stress qui accompagne un dévoilement global du texte et de la proposition théâtrale en même temps et, d’autre part, parce que ça met en valeur la création théâtrale, l’écriture de plateau qui est un objet en soi et qui ne sera pas forcément exactement tout le texte qui existe dans sa vie littéraire. Ça donne la priorité au plateau et permet de considérer le texte comme un matériau. Bien sûr, dans un texte à la dramaturgie soignée, il y a une structure à respecter, mais un metteur en scène de talent va en tirer profit de toute façon, même s’il déconstruit, même s’il considère le texte comme un matériau, et parce qu’il usera de toute sa liberté, il fera un meilleur spectacle. Pour moi, le spectacle est le déploiement d’une écriture en elle-même qui est dans une temporalité, dans une partition scénique qui doit avoir de l’espace pour naître, pour vivre, pour exister, et c’est pour ça qu’on dit du théâtre que c’est un art vivant. Ça réaffirme la pleine existence de l’objet littéraire et la pleine existence de l’objet théâtral.»

DB: «D’autant plus que Septembre est un monologue et qu’Evelyne, comme seule interprète, a besoin de se libérer de la publication. Moi aussi, ça me permet d’être plus libre de couper des passages, parce que le texte existe en soi. Evelyne m’a donné dès le départ la liberté de jouer avec le texte, même si la pièce est très structurée. C’est bien d’avoir cette liberté qui réaffirme notre respect mutuel, l’équilibre qu’on a développé avec le temps, parce que ça fait plusieurs spectacles qu’on fait ensemble. Il y a deux écritures qui se rencontrent : celle d’Evelyne et celle du spectacle. Le texte devient ainsi une matière brute qui m’appartient.»

Daniel Brière, pouvez-vous nous dire quelques mots sur la mise en scène et la scénographie de la pièce?

 DB: «Assez rapidement, on a exclu de tomber dans quelque chose de très réaliste. Ce que le personnage nous raconte passe à travers son filtre et son imaginaire, alors je ne trouvais pas intéressant de déployer réalistement une cour d’école et de faire vivre les personnages devant nous. Il y a donc chez la mère une transformation, mais ce n’est pas un spectacle de composition réaliste. On est plutôt dans une installation, avec un seul élément réaliste, qui est une partie de clôture, et un immense mur de post-it, comme des pixels ou des fragments de mémoire. J’avais envie de faire un travail plastique de recherche photographique, pour qu’il y ait aussi une partie d’écriture et de création qui m’appartient dans l’image et dans les photos, pour élargir mon implication au-delà de la direction d’Evelyne.»

Comment le fait d’être un couple dans la vie influence-t-il votre travail ?

DB: «C’est complexe, surtout pour le rapport du metteur en scène et de l’actrice, plus que celui à l’auteure, parce qu’il y a toujours une distance entre la mise en scène et l’écriture. On peut toujours discuter d’un texte, mais c’est plus délicat avec le jeu, qui est extrêmement fragilisant, surtout pour un monologue. Je pense que ça marche si je suis aussi fragile qu’Evelyne et me permets d’avoir des doutes sur mon travail comme j’en ai sur ce qu’Evelyne fait. En plus d’être un couple dans la vie, on est aussi un couple de créateurs et on s’est habitué, on a trouvé une façon de faire où l’on peut se dire les vraies choses tout en faisant attention l’un à l’autre. On gagne du temps lorsqu’on travaille ensemble, parce que lors d’une première rencontre avec des concepteurs, comme acteurs, on est toujours un peu en représentation, ce qui n’arrive pas quand on travaille ensemble. Il y a aussi un grand respect envers ce qu’on fait, nos forces et nos faiblesses. On s’aide et on se connaît. Ce n’est pas terrorisant, au contraire. On a toujours hâte de travailler ensemble. Notre dernière collaboration date de quatre ans et l’on se dit déjà qu’on ne veut pas attendre quatre ans pour la prochaine.»

EDC: «Je vais dans le même sens que Daniel, et particulièrement concernant la direction d’acteur qui implique une intimité plus complexe que le rapport au texte, où les visions peuvent facilement se confronter. Quand on parle du jeu, c’est ma voix, mon cœur et mon corps et c’est fragilisant, mais jusqu’à présent, j’essaie de le concevoir malgré tout comme la fabrication commune d’un objet de théâtre et je crois que j’y arrive, en partie parce que la démarche est privilégiée et longue dans le temps. Je ne suis pas arrivée avec la nervosité de l’actrice qui veut être bonne à la première répétition, parce que les choses sont rapides et bousculent dans un processus habituel de création, tandis que là, c’est une construction très lente. Ma fabrication sous la direction et le regard de Daniel est en dialogue avec d’autres fabrications. Je souhaiterais moi aussi dans l’absolu collaborer plus souvent avec Daniel, mais je trouve bien qu’on soit engagé chacun séparément dans notre pratique parce que ça nous nourrit et permet d’être un vrai choix artistique quand on travaille ensemble.»

Les fantasmagories de la mère éclairent des facettes sombres de la maternité et de l’enfance, représentées dans ce qu’ils ont de dur, cruel et bancal. Y a-t-il selon vous une cruauté à l’enfance ?

EDC: «Complètement. Dans le souvenir que j’en garde, l’enfance est un état de dépendance, de vulnérabilité et d’apprentissage assez brusquant. Je trouve que la vie nous brusque, mais particulièrement l’enfance et je le dis sans regret, comme un état de fait : je n’ai pas du tout vécu l’état d’insouciance qu’on associe à l’enfance, même si je crois qu’il existe. Je regarde mes enfants et je suis fatiguée pour eux. Il y a cependant un paradoxe à cela, parce que je trouve aussi très beau le potentiel de dureté et de tension sexuelle qui existe dans une cour d’école à l’insu des enfants. C’est magnifique parce que c’est la vie, la vulnérabilité. C’est pour ça que je parle d’ambiguïté de la maternité : être parent, c’est choisir de mettre quelqu’un dans un monde brutal et en plus, de lui donner un peu de soi. La maternité implique aussi d’essayer de maîtriser toutes les pulsions qui font partie de nous dès l’enfance. Pour moi, je vois la cour d’école comme une espèce d’organisme respirant où tout à coup, des choses s’échappent qu’il faut contenir. En classe, l’enfant est contraint, mais protégé. Dans la cour d’école, il est encore contraint, mais quelqu’un peut lui cracher au visage.»

DB: «Comme parents, on a beau vouloir ménager nos enfants, on ne peut leur éviter les difficultés, la dureté. Je trouve qu’il y a beaucoup de violence contenue dans la pièce : une violence envers les femmes et une menace masculine. Il y a quelque chose de très judéo-chrétien chez la mère qui s’offre en sacrifice aux caïds pour son fils. Il est question de grand déchirement et de culpabilité. Malgré ce que prétendent nos filles, qu’il n’y aurait pas de différence entre les gars et les filles, nous voyons les différences depuis la cour d’école. L’énergie n’est pas la même et les tensions sexuelles sont là.»

Comment Septembre s’inscrit-elle par rapport à vos précédentes cocréations ?

 DB: «D’abord, c’est le premier monologue qu’on fait ensemble. J’y vois des thèmes récurrents chez Evelyne (l’enfance, la maternité, les rapports humains) et j’ai l’impression que cette pièce est charnière. Tout comme le point de départ était que nos enfants ont terminé l’école primaire et qu’on ne fréquentera plus la cour d’école, c’est peut-être aussi la dernière fois qu’Evelyne va parler de ce sujet. C’est pour ça que je lui ai demandé de jouer la pièce, alors que ce n’était pas prévu au départ. Je trouvais que ça avait plus de sens. Ce n’est jamais pareil de voir l’auteur sur scène, surtout seule, qui joue son propre texte. Je ne peux pas faire fi de la charge que cela implique et dont j’avais envie. Il restera toujours une part de grand mystère quand on interprète son propre texte. Le mystère du passage de l’écriture à la scène, du fait de se livrer entièrement. À chaque fois que je vois un auteur jouer son texte, ça me touche beaucoup.»

Evelyne de la Chenelière, comment vivez-vous le fait d’interpréter votre propre texte ?

 EDC: «Je crois que dans le processus de répétition, j’ai tendance à toujours m’éloigner du texte et à vraiment déployer à nouveau mon imaginaire d’interprète. Je trouve important que la créativité de l’interprète existe aussi qu’elle ne soit ni bâillonnée ni dominée. Encore là, c’est le plateau qui compte. Mais quand je joue, j’ai conscience qu’il y a plein d’interprètes magnifiques et parfois, ça peut devenir vertigineux de penser à toutes ces autres qui pourraient jouer à ma place. Le fait d’avoir écrit le texte, ça me donne une espèce de solidité parce que je suis consciente que parce que ça vient de moi, personne d’autre ne peut le jouer comme moi. Quelque part, ça me protège un peu, mais ça vient aussi avec une plus grande responsabilité par rapport au propos!»

Vous travaillez ensemble depuis longtemps. Septembre est votre 5e création commune au NTE, après Henri et Margaux;Ronfard nu devant son miroir; Nicht retour, Mademoiselle et Le plan américain, qui étaient toutes cosignées. Ce projet diffère-t-il de vos précédents, du fait qu’il est signé par Evelyne seulement?

 EDC: «C’est complexe. On avait choisi de cosigner les quatre précédents spectacles créés au NTE, parce qu’on considérait que même si ce n’était pas comme tel une écriture à quatre mains, j’avais écrit le texte, mais dans une démarche d’écriture tellement en résonnance avec nos échanges qu’il était plus juste de parler d’écriture commune. Dans ce cas-ci, Daniel avait l’impression que j’irais plus loin sans sa participation.»

 DB: «Je ne me suis jamais considéré comme un auteur, bien que j’ai collaboré étroitement à l’écriture des précédentes pièces, en lançant des idées, des synopsis. Cette fois-ci, j’ai eu envie de laisser Evelyne écrire seule, de ne pas l’influencer ni l’emmener vers où j’aurais été spontanément. Ça donne un texte très intime et personnel. On est dans un univers de femme avec un rapport aux hommes particulier. Si on en avait discuté ensemble, peut-être qu’elle serait allée ailleurs.»

Concernant la culpabilité des parents, avez-vous l’impression qu’elle s’est transformée avec le temps, qu’elle est vécue différemment aujourd’hui?

EDC: «Oui, je crois qu’elle est vécue différemment. La psychologie a avancé dans l’histoire, ce qui est une bonne chose, mais provoque aussi une conscience aiguisée des causes et des effets des comportements parentaux, dont on n’avait aucune idée auparavant. On a aussi une vision beaucoup plus étroite de la réussite qui semble n’avoir qu’un seul visage. Projeter son enfant dans la réussite, c’est rêver de sa propre réussite parentale. Tout ça est extrêmement tordu.»

DB: «Les enfants sont beaucoup plus conscients qu’avant et ne posent pas le même regard sur leurs parents. Ils sont tellement informés. Aussi, le fait qu’il y ait beaucoup de couples séparés et de familles reconstituées provoque une culpabilité chez plusieurs parents, ce qui crée un nouveau rapport où les parents veulent compenser pour ce qu’ils ont fait subir à leurs enfants.»

Propos recueillis par Elsa Pépin

 

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Crédit photo: David Ospina

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