L’art est-il un cirque multinational qui fait ses spectacles loin, en orbite spatial ?
Quand on parle de folie, inévitablement, on se trouve à parler de la normalité. Est fou celui dont les gestes semblent insensés aux yeux de la norme. Ce sont donc les failles et les paradoxes de cette normalité ambiante qui bien souvent, se trouvent à être incarnées douloureusement par le fou. Alors, on l’exclu, on le pousse vers le dalot. En ces temps d’autisme gouvernemental, de petroleum tremens, de psychopathie économique et de paranoïa agoraphobe, on tente plus que jamais de nous faire croire que malgré tout, la folie est une responsabilité individuelle. De nos jours, médicalement (parce que notre lecture du monde se veut scientifique, donc épuré des irrationalités mêmes propres au fou), la folie porte le nom aseptisé de maladie mentale. C’est entre autres, la dépression, la schizophrénie, la psychopathie. Est fou celui qui ne sait plus être heureux, celui qui est manipulé par des visions et des voix, qui est violent et insensible au monde environnant. Et on ne le dira jamais assez, les malades du bonheur remplissent les ponts chez-nous, à un tel point que la foule en pousse certains en bas.
Si le fou, c’est celui qui ne sait plus marcher au pas de sa société, celui qui n’arrive plus à se plier au moule unique de plus en plus aérodynamique de la productivité marchande, il nous faut nous demander si, par son incapacité de fonctionner, si par son refus involontaire, sacrificiel, il ne serait pas l’ultime héros moderne. Refuser ce monde autiste et psychopathe mais rester encore en ses tranchées et toujours être le miroir irrationnel des pulsions de ce monde, n’est-il pas la seule position valable ?
Je demande donc droit d’asile à Espace Libre. Vivement la fête des fous. Qu’on mette une couronne à la folie. Vivement la royauté aux exclus. Et qu’ils prennent demeure en nos théâtres pour que ceux-ci servent à autre chose qu’aux prises d’otages tchétchènes.
— Philippe Ducros, directeur artistique
LA FOLIE. La saison précédente s’est achevée sous son entonnoir; c’est sous ses bénéfiques auspices que la programmation 2010-2011 est inaugurée. Dans son magistral Éloge de la folie datant de 1509, Érasme démontre brillamment les capacités libérantes de la folie : son ouvrage est le brûlot de la Renaissance, la démonstration qu’une entreprise humaniste et progressiste ne saurait se passer du rire salvateur : « Plus on est fou, plus on est heureux », écrit-il. Érasme dédicace son ouvrage à son cher ami Thomas More, qui publiera neuf ans plus tard un autre chef-d’œuvre de cette période si féconde pour les idéaux de liberté : Utopie. Nul doute que les liens unissant l’utopie et la folie sont nombreux; l’une se pourrait-elle sans l’autre? C’est à ces deux « mamelles » fondatrices que se nourrit le théâtre, du fond des âges tapis dans les amphithéâtres aux ères numériques projetées sur écran plasmique. Nous nous abreuvons d’irrationnel comme d’autres se nourrissent de raisonnable; peu d’accommodements chez nous, mais beaucoup d’excès, de débordements, de joyeuse rage… Pourtant, tout autour de nous apparaît dément, irraisonnable, absurde. Le théâtre se ferait-il l’écho du non-sens environnant ? N’y a-t-il pas lieu d’injecter du sens dans ce monde incompréhensible, plutôt que de participer à sa cacophonie généralisée ? Ce serait sans doute donner beaucoup de pouvoir au théâtre… et peut-être mal lire le problème. Car derrière l’apparente absurdité de notre époque se cache hélas une logique sans faille : les guerres sont rarement les fruits du hasard; les pays acculés à la faillite le sont suivant un plan financier très précis; les détournements de fonds suivent des itinéraires bien dessinés. Et il ne faudra jamais oublier que les camps de la mort sont les œuvres de la raison bien plus que celles de la folie. Imre Kertész, écrivain hongrois rescapé des camps et prix Nobel de littérature 2002, a cette formule saisissante à ce propos : « Le mal a toujours une explication rationnelle. Ce qui est réellement irrationnel et qui n'a pas vraiment d'explication, ce n'est pas le mal, au contraire : c'est le bien. »
Oui, injecter de la folie et de l’irrationnel dans ce corps trop logique qu’est notre société, au sein de ses accommodements raisonnables, au cœur de ce monstre froid appelé l’État, telle est notre entreprise. Espace Libre n’a pas été fondé pour autre chose : rappeler à sa Cité (sa métropole culturelle comme on se prétend à le dire, quelle infamie !) qu’entre deux plans d’affaires et un Quartier des spectacles bien ordonné, il reste des îlots de résistance. Devant la rationalisation de la culture s’érige un art de combat qui n’a pas peur de ses excès. Borduas, encore lui, avait vu juste dès 1948 : « À vous la curée rationnellement ordonnée, à nous l’imprévisible passion ; à nous le risque total dans le refus global. »
Les œuvres que nous vous présentons cette saison se réclament toutes de ce refus et de ce risque. Elles défendent cette idée que le théâtre est encore aujourd’hui l’un des bastions de la folie libérante. La folie, qui aura toujours raison.
— Olivier Keimed, directeur artistique sortant
