Mot du directeur

| PHILIPPE DUCROS  

Résistance

Chez nous, de nos jours, les combats quotidiens se font à petite échelle, et la
scène de ces batailles est trop souvent en nous : perte de repères, de foi, de
sens, perte de confiance envers notre monde, envers ses dirigeants, envers
l’avenir. Nous avons des victoires et des défaites mais, à certains moments, le
sentiment d’être assiégé devient omniprésent. Ces champs de bataille
intimes n’ont pas le sensationnel des guerres et des massacres que l’on voit
aux nouvelles. Cependant l’ampleur de nos dégâts intérieurs rappelle
quelquefois les paysages sinistres des terres de ces carnages. Les rescapés
de la guerre de tous les jours sont d’humbles héros qui rentrent en silence
chez eux le soir. Bien souvent, ils ne prennent pas conscience de l’importance
des conflits qu’ils ont traversés au cours de leur journée. Ces mêmes conflits
qu’ils devront affronter encore le lendemain.

Le monde change. C’est le propre de chaque génération que de le croire, c’est
vrai, mais il est difficile de nier la perte des acquis sociaux, l’écart grandissant
entre riches et pauvres, les démocraties de papier prorogées et exportées au
chant des bottes, l’odeur de mensonge et de manipulation qui s’installe dans
toutes les sphères de nos vies. Comment résister aujourd’hui? Comment
trouver un levier sur le monde qui nous entoure, qui semble nous regarder
comme bétail à l’abattoir? Comment ne pas être diverti de notre révolte,
comment être autre chose qu’un territoire occupé par les horaires débordants,
par cette vitesse devenue dépendance? Dans le bordel ambiant de nos
vies embouteillées, face à l’abondance du bombardement médiatique et
fulgurant, du vide, l’on se sent impuissant. Or, pour façonner le monde de
demain, il n’y a que maintenant. Il nous faut résister à l’indifférence qui
découle de notre confort, à l’abrutissement des discours ambiants, au nivellement
des rêves et des idées, à la marchandisation de chaque parcelle de notre
vie, de nos amours, de notre art. Il nous faut résister à l’isolement et à la
solitude, à l’apathie et à la crainte de notre voisin.

Les projets présentés tout au long de cette saison sont l’oeuvre d’insurgés. Ils
proposeront une réflexion sur l’espace intime en nous qui subit cette pression
d’un monde envahissant, un monde qui s’impose et qui implose.

Certaines aventures scéniques s’adresseront directement à notre place en
la cité, à notre rapport au politique et au monde. La corruption, les utopies
du siècle dernier, l’occupation militaire, la crise économique, les dérives
sécuritaires, ou encore le travail de mémoire d’un pays... Tant d’arènes où
l’humain se doit de se tenir debout les poings serrés pour garder son
humanité. Tant d’appels à la solidarité, à l’espoir.

D’autres oeuvres traiteront davantage de nos arènes mentales, pour peu qu’il
y ait une différence entre la cité et la pensée... Le puritanisme, la peur, la rage
et la pauvreté culturelle nous encerclent. Simplement garder le sourire et
l’âme ouverte peut s’avérer héroïque. Rire, aimer, écouter, croire, autant
d’actes de résistance. Il nous faut tendre la main aux autres, et de notre
tendresse, de notre soif de vivre, percer le chaos ambiant, stopper la perte
d’humanité, la redéfinir et l’ancrer en notre territoire intérieur. Oui, notre
époque a besoin de penseurs. Mais aussi de rêveurs. De liberté. L’humain a
besoin d’apprendre à voler plus que jamais de ses propres ailes. Ailes qu’il se
doit de construire s’il ne veut pas se brûler aux flammes trompeuses du
progrès. Et que son territoire lui serve de tremplin, plutôt que de frontière.
Parce que l’humain est fait de rêve, et que le pays est fait de son humanité.

— Philippe Ducros, directeur artistique